Thursday, September 30, 2004

Ceuta i Melilla, la frontera

Katia Clarens: Tensions aux frontières de l’Europe
Le Figaro Magazine, 25/09/2004.

Conquises en 1497, Ceuta et Melilla sont deux enclaves espagnoles situées dans le nord du Maroc. Portes de l’Europe en Afrique, menacées par une flambée de l’intégrisme, elles sont quasi incontrôlables. Reportage.


Trafic de drogue, immigration clandestine, corruption... Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles situées dans le nord du Maroc, avaient déjà mauvaise réputation. Depuis les attentats du 11 mars 2004, la liste des griefs s’est allongée. Selon une information du ministère de l’Intérieur reprise dans le quotidien El Pais , elles seraient «les deux points les plus “chauds” et à la fois les plus faibles de la prévention et de la lutte contre le terrorisme d’al-Qaida». Bases arrière de la violence islamiste donc... Un revirement radical dans des villes qui, peuplées à plus de 30% de musulmans, étaient un exemple de cohabitation pacifique entre les différentes communautés. Pourtant, tout semble calme.

Dans les rues du centre de Ceuta, c’est encore l’été. Une femme en djellaba et foulard orange longe la rue principale. Elle discute avec une amie, peut-être sa soeur, qui est, elle, habillée à la mode espagnole. Aux terrasses des cafés, on boit du thé à la menthe ou de la bière.

«Dans le centre tout va bien. Pour trouver du grabuge, c’est au Principe qu’il faut aller», souffle un habitant.

El Principe (prince en espagnol), c’est la banlieue chaude de Ceuta. Peuplée à presque 100% de musulmans, elle regroupe deux quartiers — Principe Alfonso et Principe Felipe — et ne se trouve qu’à quelques mètres de la frontière hispano-marocaine. Pas une journée sans que les gazettes locales n’y révèlent un incident. Aujourd’hui, on a tiré sur une voiture de police qui roulait près de l’entrée de la cité. «Il y a eu un problème, lance Abdeljadek, la quarantaine, en arrivant, essoufflé, au café qui donne sur la plazoletta, la place centrale de Principe Alfonso, quelques minutes après les faits. Il parle un espagnol parfait. «Des gosses ont tiré sur la police. Des voyous. Comme si on n’avait pas assez de problèmes comme ça.»

Autour de lui, ses amis secouent la tête, dépités. «On va encore dire qu’on est pire que tout et cela donnera une bonne excuse au gouvernement et à la ville pour ne pas s’occuper de nous —grogne en retour Mustafa, 48 ans—. Abandonnés, voilà ce qu’on est ici depuis que les chrétiens ont été relogés ailleurs.»

Chômage, illettrisme, échec scolaire... Ce quartier de 12 000 à 15 000 habitants connaît effectivement des problèmes socio-économiques importants. Les jeunes — et les moins jeunes — hantent les cafés en fumant du haschich et se demandent ce qu’ils pourraient bien faire d’autre pour calmer leurs nerfs. Il y a aussi un évident problème d’infrastructures. Les ruelles sales et pentues se succèdent, bordées de constructions anarchiques dans lesquelles on s’empile. Des paysages urbains plus proches du tiers-monde que de l’Espagne.

À la mairie, Elena Sanchez, conseillère en matière de travaux publics, essaye de se défendre en argumentant sur les 150 habitations en construction et sur le «développement absurde de ce quartier». Avant d’avouer tout de même «un oubli historique auquel on tente de remédier».

Judicieuse idée si l’on considère la misère comme terreau de tous les fondamentalismes. Hamed Abderraman a 30 ans. Au Principe, il est célèbre : c’est lui l’Espagnol qui était à Guantanamo. Libéré par le juge Garzon en juillet, il est revenu vivre ici. Sur la plage, à l’écart des curieux, il raconte son parcours d’islamiste : «Je me souviens qu’avant de partir, j’avais ici l’impression de vivre dans une prison. À cause du chômage et de tout le reste. À cette époque, j’entendais à la télé toutes ces choses sur les talibans, cela m’a donné envie de savoir comment ils étaient en réalité. J’avais un ami d’ici qui se trouvait déjà dans une madrasa en Afghanistan. Je suis parti le rejoindre. Pas pour me battre, je n’ai jamais participé aux combats, plutôt pour me purifier l’âme. Les talibans, j’ai trouvé que c’étaient des gens bien. Je ne les ai pas trouvés durs. Les théocraties, je trouve ça normal. Dans l’islam il y a des lois. Le problème, c’est que la loi islamique n’est appliquée nulle part. C’est dommage. J’espère retourner étudier bientôt. Pas forcément en Afghanistan. Cela pourrait être en Arabie saoudite ou au Yémen, en Iran ou en Syrie. Je ne sais pas encore...» Fondamentaliste également, Abdulkarim vit à La Cañada de Hidum, une banlieue de Melilla. Il aimerait aussi que la charia soit appliquée mais pour lui aucun doute : «Cela finira par arriver, car c’est inscrit dans le Livre.»

Le trafic de drogue, plus lucratif que le djihad

Le thème du 11 Septembre, il le balaie d’un revers de la main : «Une manigance mise en place par les gouvernements occidentaux.» Car, selon lui, «al-Qaida n’existe pas et a été inventé pour compromettre les musulmans».

Sur les murs à l’entrée de son quartier, on a tagué des drapeaux palestiniens accompagnés de messages de soutien. Un drapeau irakien aussi, témoignages d’une colère grandissante. Effrayant ? «Il n’y a rien de très grave ici, explique un agent du service d’information de la Guardia Civil. Il n’y a pas de groupes organisés ou de cellules d’al-Qaida, comme certains journaux ont essayé de le faire croire.»

Des idées dures mais pas de violence. D’autant qu’une majorité des musulmans résidant dans les enclaves pratiquent un islam modéré. Et puis ici, il n’est pas difficile pour un jeune chômeur de trouver une alternative au djihad. Ali, la vingtaine, en témoigne. Assis dans un café du Principe, il boit du thé à la menthe et fume une pipe de kif.

«Le djihad ? Vous voulez rire, lance-t-il. Je préfère faire passer un caoutchouc, ça rapporte plus !»

Faire passer un caoutchouc, cela signifie remplir un Zodiac de haschich et lui faire traverser le détroit de Gibraltar. Car s’il est bien une réalité dans les enclaves espagnoles, c’est celle du trafic de drogue. Ainsi n’est-il pas rare de trouver, y compris dans les banlieues les plus pauvres, quelques villas sublimes, qui s’élèvent parfois sur plusieurs étages : «Celle-ci, par exemple, chuchote un habitant du Principe, elle a toujours les volets fermés mais on dit qu’à l’intérieur il y a deux Jacuzzi et un ascenseur.»

On trouve aussi des voitures dépassant parfois les 100 000 euros, et les maîtresses d’école racontent que certains enfants veulent devenir «trafiquant comme papa» !

Mohammed, 25 ans, vit à Ceuta. Il est trafiquant de drogue.

«Comme beaucoup de monde ici ! affirme-t-il : le boulanger, le boucher, le gérant de la boîte de nuit... Ces affaires sont des moyens de blanchir l’argent. Les plus gros deals se font du Maroc vers la péninsule. La marchandise est acheminée dans des Zodiac qui ont deux moteurs de 250 chevaux. Des bolides. Sur le bateau, il y a jusqu’à 2 000 kilos de haschich et quatre personnes : celui qui conduit, celui qui a le GPS et deux jeteurs chargés d’envoyer la marchandise à la mer en cas d’intervention de la Guardia Civil. Il arrive que l’un d’eux soit payé pour dire que la marchandise lui appartient, on verse ensuite de l’argent à sa famille. Les salaires par traversée sont de 40 000 euros pour le capitaine, 20 000 pour le GPS et 6 000 pour les deux autres. C’est de l’argent rapide. Pas de l’argent facile, parce que les gens risquent leur vie ou tout du moins leur liberté.»

Lui a déjà fait de la prison mais ne regrette rien. «Aujourd’hui, ma vie est faite — lâche-t-il dans un sourire, avant d’ajouter—, maintenant, je m’amuse à acheter des maisons...»

Et des mosquées ? «Non, moi non, mais certains “narcos” le font pour s’attirer le respect de la communauté.»

À Ceuta, on compte d’ailleurs 30 mosquées pour les quelque 25 000 habitants musulmans. C’est beaucoup. Et le problème pourrait venir du manque de contrôle des prêches effectués par des imams venus du Maroc. Peut-on en déduire que le trafic de drogue finance le djihad comme l’annoncent — sans plus d’explications — certains grands quotidiens espagnols ? «Cette rumeur vient sans doute de la déclaration du juge Garzon selon laquelle les explosifs qui ont été utilisés le 11 mars ont été payés avec du haschich, explique Alain Labrousse, ancien président de l’Observatoire géopolitique des drogues. Or ces gens-là l’avaient probablement acheté. Les terroristes, contrairement aux guérillas, sont mal placés pour tirer de l’argent de la drogue, car ils sont “déterritorialisés”. Tout au plus peuvent-ils servir d’intermédiaires entre le producteur et l’acheteur. Et encore... L’argent du djihad vient essentiellement de la charité islamiste et du pétrole. Dire que le trafic de drogue finance le djihad, c’est faire un amalgame.»

Les échelles gisent au pied des barrières frontalières

Peut-être un souci de moins pour les forces de l’ordre des enclaves, qui ont déjà bien assez à faire avec les malversations en tout genre et l’immigration clandestine. Car on se presse aux portes de l’Europe. Chaque jour, des centaines de personnes, marocaines, algériennes et sub-sahariennes tentent de déjouer l’attention des gardes-frontières. Depuis le mont Gourougou, au Maroc, ils regardent la barrière de trois mètres de haut coiffée de barbelés. De l’autre côté, il y a Melilla. Ils ont fabriqué des échelles qui leur permettront, le moment venu, de faire le grand saut. Aux abords de la frontière, côté espagnol, elles gisent, par dizaines, sur le sol. Ceux qui ont réussi le passage les ont laissées là avant de s’enfuir. Pour rejoindre, pensent-ils, l’eldorado européen.

Christian, un Camerounais, est de ceux-là. Attablé devant un jus d’orange dans une rue de Melilla, il raconte : «Sur le mont Gourougou, nous n’avions rien à manger. Parfois, on était tabassé par la police marocaine. Là-bas, il y a des fosses où l’on jette les gens, qui meurent de maladie, de faim ou d’une blessure.»

Depuis son arrivée en terre espagnole, il y a dix-huit mois, Christian est logé au centre de séjour temporaire pour immigrants clandestins (Ceti) autour duquel les cabanes de carton se font chaque jour plus nombreuses. Il avoue qu’il vivait mieux au Cameroun. Serveur dans un bar et joueur dans l’équipe de football de sa ville, il faisait partie de la classe moyenne. Ici il n’a rien. «Je suis venu parce qu’un ami qui jouait au foot avec moi, et qui est entré par Melilla, est aujourd’hui licencié d’une équipe espagnole.»

C’est donc avec des chaussures à crampons au fond du sac que Christian a traversé le continent noir. En camion, à pied et en bus... Pendant sept mois. Avec ses économies, il a payé les passeurs. A présent, la déprime le gagne chaque jour un peu plus. Mais demain matin, comme tous les matins, il courra pendant une heure puis s’entraînera, seul, avec un ballon. Au cas où...